Question historique : cordons et portes d'entrée

Démarré par olegrand, Juillet 01, 2020, 11:40:25 PM

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olegrand

Bonjour à tous

Scénariste, j'aurais besoin de détails techniques concernant le fonctionnement d'un dispositif qui était, semble-t-il, omniprésent dans tous les immeubles parisiens à la fin du 19ème et dans la première moitié du 20ème siècle.

A cette époque, lorsqu'un locataire voulait rentrer dans l'immeuble (ou en sortir) après 22h (mais avant minuit, si j'ai bien compris), il devait demander au concierge de lui ouvrir la porte d'entrée depuis sa loge, en utilisant un cordon, la formule "cordon, s'il vous plait !" étant apparemment d'utilisation courante. Sans quitter sa loge, le concierge tirait alors sur un cordon, qui (apparemment) libérait l'ouverture de la porte pendant quelques secondes, le concierge n'ayant PAS à se déplacer de sa loge pendant l'opération en question.

Ce que j'aimerais comprendre, c'est le mécanisme exact de fonctionnement de ce système d'ouverture / fermeture à distance - et pour l'instant, mes recherches n'ont rien donné. Le procédé est mentionné dans plusieurs romans, autobiographies etc mais il est apparemment si banal (à l'époque) qu'il n'est explicité nulle part. Comment fonctionnait ce cordon ?  Soulevait-il un loquet qui retombait ensuite lorsqu'on lâchait le cordon ?  Il ne pouvait de toute façon pas s'agir d'un système électrique, ce dispositif étant couramment utilisé dès les années 1840 à Paris.

J'ai trouvé quantité de documents évoquant l'astreinte du cordon pour les concierges, censés être présents dans leur loge à tout moment, sur les tensions que la règle des 22h/minuit faisait naître entre concierge et locataires, bref, plein d'informations sur l'aspect, disons, humain voire social de ce système (évoquant presque une sorte d'interphone humain  :) ) mais RIEN sur le fonctionnement mécanique de la chose...

Je ne pense pas qu'il ait été possible d'actionner ainsi une serrure (par opposition à un loquet); j'en déduis donc que les portes d'immeubles ne devaient pas, à l'époque, posséder de serrures... à moins que les deux systèmes aient pu être compatibles ?

Voilà, j'espère que mes explications ne sont pas trop confuses ou approximatives. Si quelqu'un peut éclairer ma lanterne, ce serait génial. Merci d'avance !

wsle

#1
Je n'ai jamais entendu parler de ce système, en même temps je ne me suis jamais trop cultivé sur cette période etc.. ;D

Toutefois si on imagine que l'habitant pouvait aussi sortir par lui même, je vois deux possibilités: la première : la cordelette était reliée par par exemple une tuyauterie de la loge jusqu'à mi hauteur sur la tranche de la porte côté paumelles, et la cordelette était à son bout accrochée à la tirette d'une "serrure à tirage".
Sinon on peut aussi imaginer que la corde débouchait dans l'angle haut de la porte côté paumelles, et venait s'accrocher sur la clanche d'une serrure à clache (c'est à dire les vielles serrures où dehors si il y a quelque chose il y a un poucier à baisser avec le pouce, la main se tenant à la poignée en dessous, et à l'intérieur on a directement la fameuse clenche (mini barre de fer) à soulever.

Enfin dans le Livre Jaune La Serrurerie - Beausoleil (1961) , soit un long siècle plus tard, il est mention de l'apparition des gâches électriques et des gâches à air. Je vous joint en images la partie en question.

[Fichier joint supprimé par l'administrateur]

olegrand

Merci  beaucoup pour ces précieuses informations, qui me permettent d'avancer un peu dans mes recherches...

D'après toutes les sources que j'ai consultées, une chose est sûre : une fois la porte fermée (à partir de 22h, donc), le locataire désirant quitter les lieux n'avait PAS la possibilité d'actionner lui-même le système, puisqu'il devait obligatoirement héler le concierge ("cordon, s'il vous plait !") et que cette astreinte (dont les concierges seront finalement libérés, juridiquement, dans les années 1950) obligeait le gardien à être (au moins en théorie) toujours présent dans sa loge (et à se réveiller rapidement s'il dormait). Incroyable servitude qui créait, apparemment, beaucoup de tensions entre locataires et concierges...

Autre certitude : le concierge pouvait exécuter la manoeuvre sans avoir à quitter sa loge. L'ouverture de la porte était donc temporaire et celle-ci redevenait "verrouillée" au bout de quelques secondes, selon toute vraisemblance sitôt le cordon lâché.

Une gâche électrique faciliterait bien évidemment un tel dispositif mais il est impensable à l'époque où ce système commence à être adopté (les années 1830, suite à une décision de sécurité publique) : le système, sous sa forme classique, est donc fatalement mécanique.

Quelqu'un m'a suggéré un système de ressort, comme sur certaines portes d'immeuble actuelles qui peuvent être ouvertes depuis l'intérieur en actionnant une sorte de targette (je suis désolé, mon vocabulaire est sans doute très approximatif...) qui libère le pêne tant que la targette est tenue en main; en tirant le cordon (et en le maintenant ainsi tiré pendant quelques secondes), le concierge aurait ainsi tiré la "targette", actionnant l'ouverture de la porte - et le ressort ferait ainsi revenir la targette en position de fermeture, une fois le cordon relâché.

Cette hypothèse vous semble-t-elle vraisemblable ?

Si quelqu'un d'autre à des informations supplémentaires, je suis évidemment preneur !

Je sais que ce système peut sembler 'incroyable' (y compris sur le plan humain) mais il est absolument avéré par de multiples sources, rétrospectives (mémoires nostalgiques sur le Paris d'autrefois...) et par des romans de la Belle Epoque. Mais comme il s'agit justement d'une procédure totalement banale et quotidienne, il n'est jamais décrit avec précision... un peu, je suppose, comme un roman actuel ne détaillerait PAS le fonctionnement d'un dispositif aussi banal qu'un interphone, un téléphone mobile ou une télévision... Bref, à l'époque : trop ordinaire pour être détaillé... et sitôt disparu, sitôt oublié !   :(

Dans un roman écrit par un auteur américain en 1914 et se déroulant à Paris, j'ai trouvé une phrase apparemment plus précise faisant allusion au fait que le "cordon" actionnerait, je cite, "le pêne de la serrure"... sauf qu'après vérification dans la version originale, j'ai trouvé que ce "pêne de la serrure" était censé traduire le simple mot anglais "latch", qui ne signifie absolument pas "pêne" mais "loquet"...   

pascal

je ne connaissais pas cette activité des concierges mais une simple serrure à tirage avec un cordon jusqu'à la loge du concierge ( jamais loin de l'entrée) me semble jouable.
je suis un particulier mais un particulier particulièrement particulier

olegrand

Merci... mais qu'est-ce exactement qu'une "serrure à tirage" ?  Qui dit serrure dit clé ?  Une telle serrure serait donc AUSSI actionnable par une clé ?

wsle

Oui, ce sont les serrures avec une tirette pour ouvrir, et qu'on peut claquer

Il y en a plein paris, et c'est typiquement la serrure qu'on met en association d'un gâche électrique sur une porte cochère.

La clé permet d'actionner le pêne demi-tour (aussi actionné par la tirette)

olegrand

#6
Citation de: wsle le Juillet 02, 2020, 04:17:17 PM
Oui, ce sont les serrures avec une tirette pour ouvrir, et qu'on peut claquer

Il y en a plein paris, et c'est typiquement la serrure qu'on met en association d'un gâche électrique sur une porte cochère.

La clé permet d'actionner le pêne demi-tour (aussi actionné par la tirette)


Et pas seulement Paris !  J'ai habité pendant plusieurs années dans un immeuble dont la porte d'entrée fonctionnait ainsi... Merci pour cette confirmation. Les choses se précisent un peu... mais comme je le précisais, le système auquel je m'intéresse est clairement non-électrique. Ca marcherait aussi avec un dispositif purement mécanique - le fameux "cordon" ? 

Mais d'après les multiples sources que j'ai trouvées, il était impossible, pour un locataire voulant quitter l'immeuble, d'actionner lui-même le système d'ouverture : "demander le cordon" était une obligation, ressentie comme très pénible par les locataires comme par le concierge, qui devait donc rester "de faction" toute la journée et au moins jusqu'à minuit. Or, s'il s'agissait d'une simple porte "à tirette", rien n'empêcherait de l'ouvrir manuellement de l'intérieur pour sortir, comme c'est le cas avec ces serrures qui existent toujours aujourd'hui. Donc, un des éléments que je ne comprends absolument pas, c'est COMMENT ce système de cordon pouvait, "au repos", garder une porte absolument fermée (et "inouvrable" de l'intérieur); s'il s'agissait d'un simple système permettant d'actionner un verrou, il serait tout à fait possible d'actionner ce verrou manuellement, de l'intérieur... or, mes sources écrites sont formelles : c'était impossible.

Et du coup, cela m'amène à une autre question : un tel mécanisme n'a pas besoin de clé... donc s'il n'y a pas de clé, ce système n'est pas "crochetable" de l'extérieur ?  Ou bien l'est-il ?

(Je continue à écumer la toile à la recherche d'autres infos...)  Merci à ceux qui ont répondu - et merci d'avance à ceux qui pourront, je l'espère, éclairer définitivement ma lanterne  ::)

wsle

Je pense que la porte pouvait être claquée par l'habitant pour que le concierge n'ai pas à agir sur la corde pour reverouiller, donc sûrement dé-claquable pour que la serrure ne soit pas trop complexe, ça peut donner des possibilités de crochetage (on dira plus précisément bypass vu qu'on rétracte seulement l'élément de blocage)

Maitenant c'était un usage propre, c'était sûrement une serrure qui ressemble un peu à celle de l'image, mais totalement différente, on peut imaginer un dispositif de protection de la cordelette et le placement de la serrure dans une pièce de bois ou métallique. À part si quelqu'un peut témoigner de ce système, il y aura pleins de possibilités imaginables.

olegrand

Je viens de dénicher sur Amazon un bouquin sur les concierges parisiens au 19ème siècle : ça a l'air très complet donc j'ai bon espoir d'y trouver au moins une petite section sur le fameux "cordon". Je vous tiens au courant !  Mais si dans l'intérim quelqu'un a des lumières sur le sujet, je suis évidemment archi-preneur !

arsenelupin


arsenelupin

Je pense à ceci, pour avertir le gardien( ou la cuisine d'un château, major d'homme, etc...) , et une autre corde, glissée dans un tuyau en cuivre très fin, relié au bec de cane de la serrure , jusqu'au gardien .
J'attends d'autres confirmations ....







olegrand

Ah, merci monsieur Lupin  ::)

Dans le cas des concierges parisiens, les "entrants" avertissaient en sonnant et les "sortants" en hélant à haute voix : "Cordon, s'il vous plaît !".  Ca, c'est un des faits incontestables qui ressortent des informations que j'ai pu dénicher.

Mais pour le fonctionnement du cordon, je ne pense pas que cela ait pu être aussi simple qu'une liaison avec le bec de cane car (sauf erreur de ma part) dans ce cas rien n'empêcherait un "sortant" d'actionner lui-même ledit bec de cane, sans avoir besoin de héler le concierge - or, c'était une nécessité absolue. On ne pouvait pas sortir sans le "sésame" du concierge... ou bien le système que vous suggérez pourrait-il "bloquer" l'opération manuelle du bec de cane ?

Comme je l'ai mentionné ci-dessus, j'ai commandé un bouquin sur les concierges parisiens au 19ème siècle... et j'en ai déniché un autre hier : "Ethnologie de la Porte" (ça ne s'invente pas) qui contient, semble-t-il, un gros chapitre sur les concierges parisiens de l'époque. Je me dis que, si avec ces deux sources, je ne parviens pas à trouver l'information, c'est qu'elle est "introuvable"...

arsenelupin

Avant l'arrivée de l'alimentation électrique, il y avait la gâche de serrure pneumatique ( pression effectuée par une "poire" ou un soufflet ?  ) .
Je recherche le fabricant français ( je ne sais pas si c'est UNIS / H .BEUGNOT Frères ,que vous pouvez tenter de contacter lundi prochain ;  http://www.beugnot.com/   ) .

pascal

#13
Citation de: olegrand le Juillet 04, 2020, 10:54:34 AM
Mais pour le fonctionnement du cordon, je ne pense pas que cela ait pu être aussi simple qu'une liaison avec le bec de cane car (sauf erreur de ma part) dans ce cas rien n'empêcherait un "sortant" d'actionner lui-même ledit bec de cane,
il n'y a pas de bec de cane sur une serrure à tirage.
regarde la photo de WSLE

je suis un particulier mais un particulier particulièrement particulier

olegrand

#14
Oui, j'avais bien regardé la photo; j'évoquais le "bec de cane" en réponse au message précédent ais a priori j'imaginais plus une serrure comme celle-là (à tirage)... mais ce que je ne comprends pas, c'est comment la présence d'un cordon permettant de tirer la tirette à distance pourrait aussi rendre cette opération impossible manuellement : c'est là tout l'os de la question...